Jade, porc braisé et humidité
Une fatigue.
Ce n'est pas juste de commencer ce texte par un triste constat, celui d'une fatigue de plus en plus éprouvante, celle notamment de transporter ma vie de lieu en lieu sans garantie ni espoir de pouvoir s'y installer. C'est la vie que j'ai choisi me direz-vous, et c'est celle dont je suis prisonnier maintenant que reposer bagage quelque part en France devient aussi complexe à envisager qu'une évasion au pays du soleil levant pour lequel je ne me suis jamais tant investi, l'équation de mon amour pour le Japon et mon absence totale de résolution pour en apprendre la langue clé étant toujours insolvable à ce jour.
Mais soit, il faut composer avec le présent et à l'heure d'une attente à l'aéroport de Taipei et d'un nouveau vol vers CDG, l'angoisse de retrouver Paris me serre doucement le cou, scénario éculé auquel je suis rôdé (mais jamais habitué) maintenant, depuis tant d'aller-retours, premier message du sol français « veuillez faire attention aux pickpockets » (sans rire) et tout le tremblement, pourquoi autant de désespoir me saisit si je dois revenir là(s), d'où je viens ?
Taiwan est comparable à la Suisse en terme de taille.
Niveau dénivelé c'est pas mal non plus puisqu'on y trouve un sommet à quasi 4000m, le Yu Shan, et une collection d'autres à gravir (plus de 200 au-dessus de 3000m mine de rien). Son histoire est mal connue, pas enseignée et si le récent test des trois chinois à citer résonne encore sur les plateaux télé pour bien illustrer l'ignorance dans laquelle la plupart d'entre nous nageons encore à snober ou rejeter au banc de totalitarisme tiermondiste le pays des pandas, eh bien appliquons-le à la proie de cet ogre, une petite île dont l'indépendance n'est reconnue que de douze pays, dont le Guatemala ou le Vatican (en vérité les dix autres on serait bien en peine de les placer sur un planisphère, c'est dire). Que sais-je de Taiwan ? Maintenant que le Japon m'habite, le mazesoba, plat de nouilles au bœuf épicé d'inspiration taiwanaise mais originaire de Nagoya résonne naturellement en moi. Sur League of Legends, le seul jeu auquel je continue de jouer depuis plus de dix ans, il y a eu (et il existe toujours) une équipe de Taiwan qui n'a jamais été ridicule et qui a même failli créer le frisson encore l'année dernière face à des compétiteurs coréens largement et logiquement donnés vainqueurs. Je me rappelle d'une courte scène lors d'un de mes transits en Chine, où trois jeunes chinois piqués de curiosité de me voir patienter pour ma correspondance dans leur aéroport me demandaient où j'allais et si je voulais bien visiter leur pays, ce à quoi j'ai répondu candidement que les deux coins qui m'attiraient étaient sans aucun doute Taiwan ou Hong Kong, et leurs tronches se sont confites en un éclair à cette réponse décevante. Mais c'est le vent de liberté (et de lutte, de résistance donc) qui souffle de ces deux destinations sans doute qui me pousse à m'intéresser à leur sort, dont le combat contre un même Goliath semble conduire à un tout aussi semblable destin funeste, l'érosion d'acquis libertaires, et la pente fatale depuis 2020 pour l'appétissant territoire hongkongais sur lequel Pékin misait un pognon de dingue en propagandes en tout genre pour finalement assujettir définitivement l'ex-protectorat anglais. Et ce succès devrait ne pas les décourager en si bon chemin vis-à-vis des cousins de Taiwan, dont le fleuron en technologie de pointe en matière de semi-conducteurs, maintenant que l'IA dirige ce monde et en écrit le futur, est non pas un atout de taille mais un point cardinal de la boussole de Xi Jinping dans une course qu'on appellerait sans rire Make China Empire Again. Reste qu'Hong Kong et Taiwan occupent depuis longtemps une place dans mon imaginaire visuel. De ces villes foutraques néo-rétro qui nourrissent Blade Runner, après que le premier soit tombé sous les longs et répétés coups de buttoir chinois, il m'a semblé indiqué de visiter le second avant un éventuel virage dramatique. Revenant de Tokyo où madame la première ministre Takaichi a montré les griffes face aux chinois, notamment en regard de leur attitude carrément hostile et conquérante dans les mers de Chine (alibi tombant à point pour forcer le réarmement – pas démographique bien sûr, ça les pauvres c'est déjà finito pour eux – tambour battant d'un pays profondément pacifiste) et où une grande partie des correspondances par Shenzen, Pékin ou autres a sauté en réaction immédiate à ce durcissement de ton entre des partenaires économiques non-négligeables (si ce n'est inter-dépendants), dans ce monde sens dessus-dessous, il m'a semblé opportun de faire escale en ce début d'année à Taiwan, et pour la fin d'année, programmer un passage à Hong Kong, voilà c'est annoncé.
Maintenant, à quoi que ça ressemble Taiwan ?
À la différence du Japon (qui sera mon principal prisme et point de comparaison – rappelons ici que le Japon a fait de Taiwan sa colonie pendant 50 ans de 1895 à 1945 et qu'il laisse encore aujourd'hui une empreinte indécrottable sur une île au centre décidément de bien des attentions) Taiwan donc, possède une végétation ultra méga uber luxuriante. La jungle qui recouvre l'île par exemple, c'est du solide genre dense, touffu et sauvage, à la survoler pas un centimètre de sol visible, bourdonnante et foisonnante, vraisemblablement pleine à craquer d'espèces animales létales pour le blanc-bec que je suis. Ça craque, ulule, jappe ou serpente, bref votre narrateur s'en est tenu à une distance de sécurité même si ses randonnées l'emmenaient à côtoyer cet univers tropical impitoyable et effrayant. Comme au Japon, mais encore plus à Taiwan, la nature, au moins jusqu'aux premières giclées de béton de la grande ville, a gagné un combat sur l'homme. Une saison d'inattention, un été d'absence et c'est tout le jardin qui avale par esprit de revanche la maison de campagne. Et le climat n'arrange rien puisqu'on doit y venir rapidement, indubitablement, il fait une chaleur du diable et une humidité insoutenable sur toute l'île, un climat tropical comme seul un après-midi dans la serre d'un jardin botanique en plein été peut vous donner un aperçu. C'est simple, je suis sorti des landes climatisées de l'aéroport pour me confronter à Taipei, la ville la vraie, et bam ! écran de buée tenace sur les loupes, sudation instantanée, goutte à goutte dans le bas du dos, tout moite de partout, collant en un éclair, dégoulinant et engourdi au moindre effort, tout suinte, vous vous sentez sale et pataud, les vêtements deviennent de trop, mettre un pantalon relève du supplice, et quoi, s'il pleut ? Bin souvenez-vous, la lapalissade « l'eau ça mouille », ici pas tant non puisqu'on a vite fait d'être plus trempé SOUS son kway qu'en dehors avec la pluie et ses gouttes qui s'échouent sans cœur ni agent mouillant sur vous. Mais après il y a aussi la saison des pluies (mai à fin septembre), les vraies, et là c'est juste des journées de trombes d'eau (j'm'en suis prise quelques unes, avec l'alerte danger inondation sur le téléphone et tout) et la lourdeur de l'air, l'humidité ambiante qui ne redescend qu'à coup de climatiseur vomissant sa sécheresse glaciale, tout se ligue contre vous et votre linge pour ne jamais sécher. Il devient puant, odeur chien mouillé, rien n'échappe à la moiteur, voilà une horreur de Taiwan.
Niveau cuisine, je dois également avouer avoir eu quelques regrets. Je ne suis pas l'aventurier du palais que quelques stories culinaires d'Instagram ont pu prétendre être et la Chine, le Japon, en somme toutes les cuisines asiatiques sont sans aucun doute possible plus cavalières que mon seuil de tolérance en terme d'ingrédients non conventionnés par 30 ans de cuisine française. Primo il y a là tout un tas de légumes, racines, fruits, courges, graines que vous n'avez jamais vu de votre vie. C'est un monde à redécouvrir, d'accord. Mais c'est aussi tout un panel d'odeurs pas toujours engageantes même si c'est loin d'être les pires. Comme dans la plupart des cuisines asiatiques, quand vient l'animal, pas question d'en perdre ou gaspiller une miette et là festival, volailles ou porc débités façon Lego, chacun se sert de telle ou telle partie peu noble pour agrémenter un bouillon ou une salade. Mais vraiment, j'y reviens, sur la partie des odeurs, Taiwan, ses marchés de nuit où myriade d'étals propose leur spécialité, ici tofu puant, là brochettes d'abats ou sang de porc séché, en déambulant l'européen fragile sera plus d'une fois mis à mal sur le contenu douteux d'un stand, sa popularité auprès des locaux et les effluves qui en émanent. Rien qui ne choque le nez habitué du taïwanais, tant qu'il n'arrive pas à Paris.
Des regrets donc car si on retrouve bien les saveurs et les épices de la Chine dans les plats taïwanais, ma frilosité m'a aussi cantonné à une sélection d'évidences, ici porc braisé sur son riz, emblème local, là gua bao le petit pain fourré à la poudre de cacahuète, porc mariné et coriandre feuillue, la soupe de ravioles wonton, des nouilles, des riz frits et à quelques rares occasions des légumes dont l'absence dans la plupart des plats proposés interroge et surtout place le mangeur face à une culpabilité déjà naissante au pays du soleil levant lorsque pour toute fibre on lui propose un quart de tranche de radis en saumure. C'est donc une certaine redondance qui s'est installée dans mes menus, en même temps qu'un souvenir ému pour la proposition si variée de récents restaurants tokyoïte qui m'ont à nouveau régalé (sans doute même plus que les précédentes fois grâce à ces courtes vidéos que je me suis motivé à réaliser), qui m'ont poussé à avoir quelques regrets sur ce point.
Maintenant objectivement, à dresser la liste de déceptions, nous avons fait le tour du sujet parce que pour tout le reste, Taiwan est assez sensationnel. En premier lieu je dois rendre hommage à la gentillesse du peuple, mais alors quand je dis gentillesse, je dis GENTILLESSE les gens. Exemple 1, à la sortie de l'aéroport, vingt minutes à peine sur le sol, un peu moins sous la flotte, votre Renard est au passage piéton qu'il attend pour traverser, une vieille dame arrive à sa hauteur et patiente une seconde avec lui avant de l'abriter sous son parapluie. Exemple 2, une minute après le premier, un chauffeur de bus en pause clope qui me voit perdu m'alpague pour me rediriger, ça a l'air de rien mais bon sang les nippons, faites quelque chose avec votre timidité. Débarquant de deux mois de Tokyo, j'ai déjà en trois minutes pulvériser mon quota d’interactions, mais ça ne s'arrête pas là, nombre de taiwanais s'arrête, encore hier, j'envoie un message à mon Romimiz, et une daronne me sourit en me demandant si je suis perdu, mais olala quelle prévenance, alors certes, le touriste n'est pas légion au pays, et ils ont l'air très heureux de nous voir explorer leur île, mais l'ouverture d'esprit, l'amabilité et la disponibilité des taïwanais forcent le respect. Pour contrebalancer tout ça, c'est vrai, parler l'anglais ça aide, et sur ce point, les taïwanais de tout âge font un effort remarquable pour nous faciliter la vie, ne serait-ce que quelques mots, qui vont conforter le touriste paresseux à ne pas apprendre plus que le bonjour et merci réguliers (nihao et xie xie) du mandarin.
Les infrastructures du pays, pas aussi pointues que le Japon, certes, mais imaginez, imaginez amis sujets de la Macronie, une carte rechargeable à acheter au konbini, que vous remettez du flouz dessus à ce même konbini ou à la station de métro, eh bin que cette carte, outre le réseau à grande vitesse, elle couvre TOUTE L'ÎLE. Bus, train, métro, taxi, tu peux même faire des p'tites courses avec, non mais attendez c'est quoi ce bins ? Une carte à puce (à l'effigie de votre licence préférée qui plus est ! il en existe une chiée !) pour les relier tous dans les ténèbres brr brr. Mais genre faut bien se dire que comme au Japon, y'a pas spécialement d'inquiétude à avoir si vous allez quelque part dans le pays, pas de rétro planification, vous vous levez le matin, vous regardez le GPS, tel bus, telle ligne de métro, et hop pas de souci. Bon en parlant des bus, les chauffeurs sont des foldingos du volant genre MadMax mais on peut ptete leur pardonner ça pour arriver à temps tout en se frayant un chemin dans le dense trafic de la capitale (dont l'air déjà lourd se trouve en plus bien chargé de toute cette pollution kof kof). Aussi, j'ai durant mon séjour profité de ce réseau bien ficelé pour m'envoyer en campagne autour de Taipei et pratiquer plusieurs randonnées accessibles après une bonne heure de transport en général, et les amish, quel bonheur de se retrouver à la montagne, au milieu de nul-part, au départ d'un sentier de rando et grimper, redescendre, sans avoir à s'inquiéter de comment on va rentrer à la baraque.
Parlant de rando, faut se figurer que le terrain de jeu de Taiwan est immense, les difficultés variées mais une constante demeure : il va mes aïeux falloir grimper des escaliers. Point de sentier rocailleux qui chemine et s'élève dans les cols, ici c'est de l'escalier en pierraille de partout. De l'Elephant Mountain à la sortie du quartier des affaires qui offre un panorama sur la skyline de Taipei et son coucher de soleil à n'importe quel sommet ou temple taoïste perché, ESCALIERS ESCALIERS. Est-ce que ça rend le tout plus physique ? Peut-être, parce que le cardio est mis à l'épreuve, que ça vous build un cul d'enfer, mais surtout qu'en deux sets de marche vous tombez n'importe quelle veste puisque vous venez de fondre à nouveau en sueur et qu'il vous en reste trois ou quatre centaines comme ça. Une chose encore, tout est archi bien balisé, traduit, et les panoramas parlent d'eux-même, c'est un bonheur vous dis-je.
Enfin, un petit mot sur Taipei puisque j'ai seulement rôdé dans ses rues et alentours. La ville est immense (en comparaison, Taipei compte une superficie de 272km2 contre 105 pour Paris), bordélique, chaotique, tous les quartiers ne sont pas propres ou impeccables mais il y règne un sentiment de sécurité qui m'a été confirmé par plusieurs locaux et pour lequel le nombre de caméra dans les rues doit forcément jouer un rôle. On y croise des abris de défense en cas d'attaque aérienne qui vous rappellent l'inextricable situation dans laquelle l'île se trouve, des temples où se pressent les miséreux et les prostituées (Longshan), des enchevêtrements de baraques qui se cassent la gueule les unes sur les autres et où pousse déjà une végétation hors de contrôle, une flopée de restaurants qui fermeraient au premier contrôle d'hygiène français (mais j'ai bien peur que ça soit le cas de la majorité, d'ici ou du Japon d'ailleurs) mais dans lesquels tomber malade ne fait bizarrement pas parti des options au menu ou des boutiques de jouets qui vivent sur des stocks vieux d'au moins trente ans.
Même si je trouve que l'identité de chaque quartier n'est pas flagrante, ils possèdent tous leur marché de nuit ou de jour (celui de nuit étant principalement composé de petits stands de bouffe à consommer ou d'attractions). Il existe aussi le weekend un marché de jade, plus largement consacré aux pierres semi-précieuses, une étape touristique où la présence de faux vous monte à la tête et vous pousse à la suspicion sur chaque pièce mais où de nombreuses belles sculptures à l'effigie de Bouddha, dragons ou signes du zodiaque chinois, fruit d'un artisanat d'orfèvre ravissent les yeux. Comme toutes les villes modernes, Taipei n'échappe pas au mal nécessaire de la climatisation, poussé un peu à gogo dans tous les magasins et transports en comparaison avec ce qui se trame au dehors niveau four chaleur tournante, un guet-apens facile pour piéger le touriste fragile de la gorge comme votre serviteur qui ne se sera pas démarqué d'un foulard salvateur pour éponger la sueur du dehors ou couvrir un de ses points faibles historiques dans les intérieurs. Enfin, la ville abrite notamment dans son quartier le plus touristique, Ximen, un havre pour les communautés LGBT qui vivent en paix à Taiwan, premier pays d'Asie à légaliser le mariage du même sexe en 2019 (le premier au monde étant les Pays-Bas en 2001).
Vous l'aurez compris, climat et saison des pluies mis de côté, c'est très cool de venir à Taiwan. Cette proximité avec le grand air, ce côté nature peinture, pas touristique pour un sou (et encore moins pour un sobre) mais avec un mode facile de la découverte d'un pays asiatique pas réticent à l'anglais, c'est que du bonheur. Les rues sont bruyantes, foisonnantes, pleines de vie, d'odeurs jamais senties et de matous maigrichons. Reste juste à trouver un hack pour faire sécher vos fringues dégoulinantes de votre litre de sueur quotidien.
Est-ce j'y retournerai ? Honnêtement c'est pas prévu mais avec plaisir, notamment pour la rando du sommet Yu Shan qui peut se plier en une journée pour les sportifs, à bon entendeur, salut.
PS : une page de photos argentiques à consulter ici en complément de ces mots