Je me retrouve une fois de plus devant la page blanche. Chaque fois plus distante de la précédente, même si j'ai écrit à propos de Taiwan en juin dernier.
Ce carnet de route moribonde. Les errances que je vis n'y sont plus comptées comme autrefois. Avec le temps, on relativise davantage. Pas plus tard qu'il y a quelques minutes je passais le contrôle de sécurité de l'aéroport de Hong Kong, deux pellicules chargées dans leurs appareils, et je mentirais si je disais que voyant l'allure clinquante des scanners ceux-ci n'étaient pas des destructeurs de photo argentique en puissance, mais la vérité c'est que maintenant tout cela m'affecte moins. Ma photographie est anecdotique. Je n'en fais plus rien, je ne veux plus rien en faire. À peine je pense à emporter – et pire sortir – mon appareil, qui depuis quelques années, m'apparaît plus comme un poids et un encombrement, qu'un outil.
Est-ce que je me sens obligé parce que j'ai écrit sur Taiwan, d'écrire sur Hong Kong ? Je ne sais pas, j'y ai passé une semaine, j'y ai fait sensiblement les mêmes choses (marcher) dans la ville, dans la nature proche, et ces deux îles (même si Hong Kong n'est plus qu'une île depuis un siècle) ont de toute évidence connu des histoires semblables avec des destinées divergentes. Et c'est ce qui m'intéresse. C'est pourquoi je les compare et que je m'interroge sur le fait de préférer l'une à l'autre. Mais avant tout cela, il y a un bref résumé historique qui doit intervenir pour que nous puissions comprendre tous ensemble de quoi nous parlons.
Je l'ai dit, au commencement, Hong Kong est une île. Elle se trouve dans la baie aux perles, en Chine, et de l'autre côté de cette baie on retrouve un autre territoire parent, Macao. Je dis parent, parce qu'Hong Kong a été cédé par la Chine à l'empire colonial du Royaume-Uni de 1841 à 1997 tandis que Macao était sous gouvernance portugaise de 1557 jusque 1999. Ces deux territoires colonisés ont donc évolués jusque très récemment à contre-temps politique et économique du reste de la Chine, ce qui est très important pour la suite de notre histoire. Comptoirs stratégiques à l'embouchure de la rivière Zhujiang et de la ville de Canton (plus grande ville et port du sud de la Chine, la seule ouverte au commerce extérieur dans l'empire chinois pendant longtemps), ils drainent à eux des capitaux étrangers qui veulent développer le commerce d'import/export de denrées et surtout faciliter le pillage des richesses ou matières premières de l'immense Chine, les siècles de colonisation étant marqués par l'avide concurrence que se portent les compagnies de tel ou tel empire à vendre, acheter, fournir aux marchés naissants, ce qu'elles peuvent refourguer, et vous le savez, la balance finira par s'inverser, les compagnies d'abord sponsorisées deviendront plus riches que les états qui les employaient, dicteront les lois du marché à des pays ou régions du monde qui ne peuvent plus les contrôler, puisque ce sont elles désormais qui subviennent aux besoins des citoyens, c'est le capitalisme ultra libéral dans lequel nous sommes dont les balbutiements remontent à ces colonies bref. Respiration.
Avant son changement de propriétaire, Hong Kong n'était qu'un petit port de pêche anecdotique, bien loin des tourments que vécut l'empire chinois. Contrairement à celui de Canton, Hong Kong a les pieds dans la mer et permet donc l'arrivée de navires bien plus importants pour le commerce et à cette époque (XVII et XVIIIème siècles) l'Europe découvre l'orient et importe massivement soie, porcelaine et thé pour ses marchés. L'importation est telle que les sommes réclamées par la Chine sont trop importantes aux goûts des britanniques, qui après des conflits et d'houleuses dépenses en Inde et au Bengale (conquête et reprise de territoires à la France entre 1757 à 1765), se rendent compte qu'ils sont assis sur une petite mine d'or : la culture du pavot au Bengale. L'opium était avant cela marginal, utilisé à des fins médicinales, il deviendra une drogue revendue en contrebande par les compagnies impériales pour financer leurs achats. Culture imposée aux paysans bengalis, conditionnée par l'empire et revendue à prix d'or, une véritable crise de santé publique explose en Chine, qui voit le nombre d'opiomanes se multiplier dangereusement. Voyant le péril en la demeure, en 1839, le souverain chinois tape du poing sur la table pour tenter d'interdire ce trafic étranger, résultat, première guerre de l'opium dans sa tronche, les anglais assiègent Canton et sa province, blocus et forcing, il finit par céder aux pressions britanniques tout en lâchant à la couronne de sa majesté l'île d'Hong Kong où elle pourra prendre ses aises à partir du traité de Nankin en 1842. Mais il y a eu une seconde guerre de l'opium quelques années plus tard (1856-1860), parce que le sud de la Chine ça n'était pas encore assez pour les européens et qu'ils voulaient étendre leur marché venimeux à tout le reste du pays. Cette fois, les anglais trouvent le soutien des froggies pour mener leur bataille et tandis que Pékin est en flammes, pillé, la convention de 1860 légalise enfin l'opium et son commerce, victoire définitive et écrasante de la civilisation, de l'esprit libre, de l'occident sur les sauvages jaunes aux yeux rieurs qui riront bien les derniers après une bonne aprem de fumette. C'est à cette époque où le marché est libéré délivré, qu'entre autres, une petite banque nommée HSBC (pour Hong Kong & Shanghai Banking Corporation ça vous dit quelque chose?) voit le jour à Hong Kong, pour justement financer et faciliter les flux financiers entre producteurs et revendeurs d'opium sur le territoire chinois et les caisses de Sa Majesté. La convention de Pékin décrète également la cession de la péninsule de Kowloon, juste en face d'Hong Kong aux anglais, pour arranger ses trafics avec le continent. En un demi siècle, le petit port de pêche s'est métamorphosé en le plus important d'Asie et la population passe de moins de 10 000 habitants à 125 000 habitants, notamment aussi avec l'arrivée massive de réfugiés chinois des suites des révoltes Taiping (une révolte d'origine paysanne et chrétienne, voulant renverser la dynastie Qing en place, dont l'ethnie mandchoue est minoritaire dans le pays, et plutôt du nord ; révolte qui dura 15 ans et fit entre 20 et 30 millions de morts, rien que ça – pourquoi est-ce qu'on en a jamais entendu parler jusqu'ici ? mystère). Après tout cela, plus vraiment d'événements majeurs jusque son occupation par le Japon durant la seconde guerre mondiale mais comme je l'ai mentionné plus tôt, un développement de la ville, son port, ses industries, sa culture cosmopolite, différente du reste du pays, resté fermé aux incursions étrangères pendant près de 300 ans (sous les directives de la dynastie Qing) et qui connaitra à partir de 1949 la révolution communiste (et une nouvelle période de fermeture, jusque 1979), aux antipodes du libéralisme anglophone en place à Hong Kong. Cette révolution poussera d'ailleurs une nouvelle vague d'immigration, dont une partie est riche, formée, lettrée et compétente vers Hong Kong. En 1967, la ville connait une révolte ouvrière soutenue par la Chine continentale communiste. Plusieurs bombes éclateront en ville et le mouvement sera réprimé, il restera en ville un sentiment amer de cette tentative d'ingérence. Les dernières décennies sous contrôle britannique sont marquées par un accent mis sur le logement social (pour répondre à une perpétuelle crise du logement et donc une envolée des prix des loyers), l'éducation et le bien être des citoyens hongkongais, garantissant un haut niveau de vie et d'alphabétisation de la société. C'est à partir du début des années 70 que la Chine communiste milite sur la scène internationale pour réintégrer les anciennes colonies dans son giron. Un premier accord est signé avec le Royaume-Uni en 1984 stipulant que la région sera certes rendue à la Chine mais gardera une certaine autonomie vis-à-vis de cette dernière (notamment démocratique puisqu'Hong Kong dispose de ses propres élections et gouvernements, mais aussi en terme de justice, de douanes, immigration et représentation sportive), c'est ce qu'on résumera par la formule « un pays, deux systèmes ». Si l'annonce inquiète une partie de la population (qui a fui le communisme ou profité de l'ordre colonial), elle provoque aussi les premiers départs. HK est partagée entre des « pro-Pékin » et donc la réunification, le mariage assumé avec la culture ancestrale chinoise et généralement leurs origines, et de l'autre, des « pro-démocratie » souhaitant affirmer la différence du système hongkongais et ses libertés individuelles garanties. Les dernières décennies ont été marquées notamment par une volonté toujours plus affirmée par Pékin d'étendre son pouvoir et de lisser les particularités du régime hongkongais, ce trouvant son point d'orgue en mars 2019 lors des immenses manifestations contre une loi de « sécurité nationale » promettant un sale quart d'heure à tout gonz séditieux, subversif ou sécessionniste (comprenez ce que vous voudrez dans ces termes, c'est à la tête du iencli), puisque le régime communiste fera arrêter et/ou disparaître des milliers de militants (on estime environ 10 000, dont certains écopent encore en 2024 de peines de 10 ans de prison pour trouble à l'ordre public). Scandale à l'échelle internationale, ces manifestations prennent du plomb dans l'aile avec leur monumentale répression (pas sans rappeler nos gilets jaunes et notre actu brûlante) et la pandémie du COVID qui touche Hong Kong au tout début de l'année 2020. L'année 2019 reste marquée par des rassemblements d'une ampleur inédite (plusieurs ont rassemblé plus d'un ou deux millions de manifestants), des violences policières et des images qui feront réagir la communauté internationale, le Royaume-Uni ouvrant ses portes aux opposants persécutés par exemple. Et depuis ? Oh bin la loi de sécurité nationale s'est parée d'un nouvel emballage et est passée comme une lettre à la poste pendant le COVID, bien pratique l'interdiction de rassemblement non ? Et l'érosion des acquis continue lentement mais sûrement. En 2021 et 2025, les dernières élections législatives ont non seulement cumulé des baisses historiques de participation (1 électeur sur 3) mais aussi une désertion des listes électorales face à la main mise du parti communiste chinois sur le système même de scrutin proposé à la population, où ne sont présentés que des personnalités validées en amont par Pékin. C'était une longue introduction historique, mais nécessaire il me semble, je déplore de ne pas avoir pu faire la même avec Taiwan lorsque j'y étais car c'est toujours bien de savoir où on met les pieds.
L'avion a survolé des eaux où trempaient une quarantaine d'éoliennes annonçant la côte. Les premiers navires chargés prenaient la direction du port et après ma sortie de l'aéroport, un bus à 4€ direction le centre ville (oui oui, 4€), nous quittons l'île de Lantau pour Kowloon et Jordan road où je trouverai mes quartiers, directement à quelques mètres de l'arrêt de bus. Ici on roule à gauche, héritage anglais oblige. Bien que le soleil se couche, impossible de ne pas remarquer la découpe de l'horizon. Le relief des montagnes asiatiques, (comme toujours, dessinées par des gamins, que j'ai pu voir dans mes premiers mangas -notamment Dragon Ball- mais qui n'étaient que réelles et pas fantasmées) est cette fois constellé d'immenses tours, les fameux buildings propres à Hong Kong, son imaginaire, son cinéma et ses cartes postales. Des tours datées, qui se décuplent à l'infini mais qui finissent par devenir bien réelles au fur et à mesure que le bus s'enfoncent dans la ville à leurs pieds. Parce qu'erreur commune, Hong Kong n'est pas que de la ville. Loin de là en fait. Deux tiers de son territoire sont encore de la jungle, nature dense et feuillue, fournie grâces aux saisons des pluies et à la chaleur tropicale. Mais primo, parlons de la ville.
Divisée en deux par le détroit de Victoria (autre hommage à la Couronne), au sud nous avons donc Hong Kong, l'île historique qui donnera son nom au reste, et au nord, la péninsule de Kowloon, plus récente, où je pose bagage. Bien entendu mon logis figure à l'étage de l'une de ces façades défraichies qui, du trottoir, ne semble pas finir et dont des gouttes tombent ici et là du cul de climatiseurs barrant la perspective de toute fenêtre. Je pénètre dans une aile de l'immeuble où le logement a été découpé en une multitude de petites chambres, toutes équipées de leur salle de bain. Un frigo pour tous, et tous pour un, pas de cuisine mais une proximité, une promiscuité bien réelle puisqu'autant l'épaisseur des murs que la finesse de la porte vous font profiter du moindre fait et geste des autres locataires, qui de plier bagage en pleine nuit ou d'écouter toute la nuit des conneries sur son tel. Le logement à Hong Kong est le nerf de la guerre. Même si de mes expériences asiatiques on navigue dans des proportionnalités réduites vis-à-vis du vieux continent, ici la lucarne sur l'extérieur est un luxe et la place pour s'étendre à plusieurs un rêve lointain, sauf si vous en avez les moyens, car de luxueux appartements avec vues sur la baie il y en a, mais pour ceux du patronat (je reprends la formule des manifs mais vous comprenez l'idée). Même si le salaire moyen se trouve à 3750€, le médian est à 2400€, avec un taux horaire minimal de 5 balles, la vie ici, et contrairement au reste de l'Asie en ce moment même, est chère (comptez 2 à 3500€ pour un F2 dans le centre ou 1000 à 1600€ pour une chambre seule en dehors du centre). Boucler le mois avec ce salaire médian veut dire ici faire bien attention à ses dépenses. Les loyers sont inabordables et je découvre la veille du départ, alors que je partais randonner à l'autre bout de l'île principale, l'étendue des dégâts : des centaines et des centaines d'individus qui dorment à la rue (notamment des femmes, regroupées entre elles, j'imagine pour dissuader les v-i-ols et/ou agressions). Et pas dans le genre clodo au bout du roul' ou addict au crack, des gens qui grâce aux bonnes œuvres conservent une hygiène de vie, une vie sociale et solidaire de leurs camarades de mauvaise fortune, tout ça aux pieds d'immeubles rutilants appartenant à tel ou tel grand groupe et dont les vitres teintées ne renvoient à ces pauvres que le reflet de leur misère. Des gens pour qui une paye ne garantit ni un toit ni un droit.
Figurez-vous que si je découvrais cela en chemin de ma randonnée, quelques jours auparavant, en préparant ma venue à Hong Kong, je tombais sur des propositions de visiter des « caged home », moyennant une cinquantaine d'euros sur un célèbre site dédié au tourisme. Cette triste réalité du logement existe également dans d'autres grandes villes de Chine : des appartements redécoupés et transformés de sorte à ce que tout l'espace disponible soit optimisé au maximum pour accueillir ce que je ne peux appeler autrement que des caveaux (maintenant ce souvenir me revient en tête, j'avais moi-même dormi dans un caveau en Corse une nuit de débrouille, et c'était ces dimensions), des compartiments juste assez grands pour s'allonger et entreposer quelques frusques, loués sans vergogne par des propriétaires qui tirent leur épingle du jeu. Ces gens se partagent tout, vont, viennent, dinent, sortent, pètent, niquent et meurent dans ces trous dans l'indignité la plus crasse. Eh bien ici on vous propose de visiter ces enfers. Et les touristes apprécient visiblement si j'en vois les notes. Quelle honte franchement.
Hong Kong et le séant immonde
des ruelles qui coulent toutes à l'égout.
Veines sinueuses, sales, meurtris et dépravées
que rappellent les cuisses collantes pourtant sucrées
de ces jeunes mères
qui les descendent à chaque journée.
Hong Kong et le néant inonde
le gris de sa chevelure de tôle
où s'abat les larmes chaudes
du sexe de Bouddha. Il pisse.
Il pisse sur le port, le long de vos flancs jaunes
et nus, enjambe vos gosses et décharge le vent
sacré, bréneux sur vos grattes-culs du ciel.
Vous voilà enfouis, pour cent mille, mille ans
sous un flot majestueux de merde.
Je reprends ce récit de voyage fin octobre, quelques semaines après qu'il me soit tombé des mains. J'écris depuis le dix-septième étage de la tour principale de Shibuya, un thé au jasmin fumant sur la table pour contrer un rhume. Ce qui se trouve juste au-dessus, c'est une poésie qui date de 2011. J'en étais assez fier à l'époque et je ne connaissais rien d'autre de la ville que Bruce Lee dans La Fureur du Dragon. Ce qui me trahit à première vue c'est cette apparition de Bouddha qui n'a pas grand chose à faire à Hong Kong. La religion s'est effacée de la Chine moderne avec les directives communistes et tout ce qu'il reste dans le ciel, ce sont ces tours immenses dont le seul maître est le denier. Aucune ville que j'ai visité ne donne ce vertige, ce tournis, aucune sauf New York, qui pour tout européen est un renversement de ses perspectives, tant verticales qu'horizontales – en plus de visiter le décor réel des films avec lesquels il a grandi. Ici à Hong Kong, on est partagé entre cette vue des lointains monts verdoyants et quelques verrues radicales qui y poussent, grignotant sans cesse un peu plus les frontières naturelles de la ville. On continue d'y construire d'ailleurs. De nouvelles barres à plusieurs dizaines d'étages, dans lesquelles si on connait le logement à l'asiatique, on casera deux fois plus d'appartements miniatures qu'attendu et on continuera ainsi de célébrer ce record pas si réjouissant de zone la plus densément peuplée du monde (le quartier de Mong Kok détenant la palme actuelle de 130 000hab au km2, c'est également à HK, dans la citadelle de Kowloon, détruite au début des 90s, qu'on enregistrait la plus haute densité au km2 soit environ 1,2M d'hab !!!). Avec ce que je vous énonce vous penseriez que la ville fourmille, qu'on y étouffe, que les trottoirs sont bondés et qu'on y avance pas : eh bien pas tant en vérité. La vieille ville d'Hong Kong contient bien quelques ruelles qui à la pause dej se remplissent. Ou à Mong Kok justement, sorte de quartier électrique, rempli de magasins de mode, de street food et d'enseignes lumineuses, le trottoir est chaotique la nuit tombée ou un samedi après-midi ; mais en vérité, à quelques coins de rue de là, vous retrouverez votre aisance à naviguer sans peine. Ici un parc, là des étals d'un marché à même la chaussée, et surtout ce débordement des commerces sur le bas-côté, magasins vomissant leurs marchandises et promotions du moment.
Il y a une tradition à Hong Kong pour ces commerces de la vieille ville. Le photographe néerlandais Marcel Heijnen publiait en 2016 « Shop Cats of Hong Kong », des portraits de matous qui antan servaient à protéger les stocks des rongeurs et aujourd'hui à aguicher le client à la manière du maneki-neko japonais. Tradition séculaire perpétuée donc, il n'est pas rare de trouver dans les pharmacies, chez le faiseur de nouilles fraiches ou des vendeurs de produits séchés (quelle odeur pestilentielle, j'ai du mal à comprendre cette manie qu'ont ces gens à tout vouloir sécher mais quand on en vient aux produits de la mer c'est une infection, une attaque olfactive) un bon gros minou qui n'a pas eu l'idée de quitter la boutique depuis peu après sa naissance, s'engraisse et profite de quelques tentatives de caresses (dont le magasin se décharge de toute responsabilité en cas de représailles) et d'un bout de carton pour dormir ou faire ses griffes. Forcément c'est l'enchantement de croiser ce genre de bestiau, colosse de fierté féline, pacha dont le propriétaire ne tire qu'un seul orgueil, d'avoir su faire rester l'animal au magasin et réfléchit toujours à monétiser ou rentabiliser sa présence auguste.
À l'inverse, les chiens sont quasi absents de la ville et c'est très frappant comparé au Japon. Vu les minuscules logements c'est compréhensible, mais plus loin que ça, il y a une législation rigoureuse qui encadre la vie du chien à Hong Kong, avec notamment des amendes particulièrement dissuasives en cas d'oubli de ramassage de crotte et des espaces aménagés ou les autorisant très rares.
Comme à Taiwan et Taipei, des randonnées sont directement accessibles depuis une ligne de bus au départ du centre ville. Et comme à Taiwan aussi, la plupart de ces sentiers sont des marches et des escaliers qui montent et serpentent sur le dos des montagnes naines du pourtour de la ville, offrant de superbes vues sur la skyline impressionnante de la ville. La nature y est dense, fournie, tropicales et ne propose rarement autre ombre que le propre relief des montagnes. Un sentier, le Wilson Trail, propose une traversée de Hong Kong, du nord au sud (78km de long découpée en 10 sections) et j'en ai fait la première partie (Violet Hill & The Twins). Ici ça n'est que du dénivelé, ça monte et descend sans cesse, de l'escalier encore et toujours puisque cette première section compterait plus de 1200 marches à enjamber. Mais le résultat est gratifiant (en plus de vous faire un cul d'enfer) et les vues sauvages qui se découvrent aux sommets vous redonnent un peu d'énergie pour continuer l'ascension. Comme à Taiwan donc, le réseau de bus et métro est bien ficelé, si j'omets de parler de cette carte de transport à la con (ici Octopus, à Taiwan beaucoup plus pratique, Easycard, c'est dans son nom) qu'on ne peut recharger qu'avec du cash à des automates en station ou au konbini.
Je parle konbini, ça tombe bien, puisque l'influence nippone est tout de même très perceptible à Hong Kong. Beaucoup de chaines de restaurants populaires au Japon se sont implantés dans la ville (Matsuya, Sukiya), de même que pour le prêt-à-porter ou justement les konbini (les convenient stores, micro-supérette où on trouve de tout à tous les coins de rue à toute heure) soulagés de quelques services dont le Japon se garde encore l'exclusivité et donc le luxe (les WC ou le micro-onde en libre service pour ne citer qu'eux par exemple). Je rappelle qu'historiquement le Japon a colonisé Hong Kong durant la seconde guerre mondiale, de fin 1941 à 45 (alors colonie anglaise donc), et que la ville a donc connu le même régime (rationnement, déportation, travail forcé, exécutions) que le reste de la zone mais qu'Hong Kong a également connu un boom économique semblable à celui du Japon sur la même période fin 70/décennie 80.
Enfin, comment sont les hongkongais ? Car à défaut de pouvoir m'étaler sur la nourriture (ayant campé le trône les deux premiers jours) qui ne m'a pas renversé (même si j'ai un souvenir ému de raviolis baignant dans une sauce d'arachide et de piment le dernier midi), j'ai quand même eu de courtes interactions avec les habitants dont l'anglais était pour moi étonnamment limité (vu leur situation d'ancienne colonie dont l'anglais était la deuxième langue officielle et comparant mon expérience avec Taiwan où chacun avait ne serait-ce que quelques mots en commun pour faciliter tout échange – bien entendu tout cela est dit de ma position de voyageur occidental dont l'accès à la langue de Shakespeare et des colons des siècles passés a été facilité par x raisons). J'ai tout de même rencontré une personne de mon âge avec qui j'ai discuté quelque peu et même sans rentrer dans les détails, ai vite compris sa position politique face à la transition opérée par Hong Kong sous la houlette chinoise. Et plus loin, cette position cachée à demi-mot est vraisemblablement celle d'une bonne partie de la population puisqu'aux élections législatives de 2021 seulement 30% des inscrits (sachant qu'il y avait déjà eu une vague de protestation et non-inscription à ces élections) se sont déplacés pour voter et élire les seuls candidats en lice, candidats évidemment validés et poussés par Pékin. C'est un blues que j'ai senti. Difficile de décrire quoi, comment, mais une ambiance morose, d'abattement, pèse sur une partie des habitants (on dira les descendants hongkongais et ceux qui ont profité de son cadre libertaire et libéral). Les drapeaux chinois volent dans le même air que ceux de l'ancienne colonie qui n'aura jamais connu d'indépendance ou de répit, toujours en proie aux aspirations des ogres qui l'entourent, et des bannières annoncent l'anniversaire en grandes pompes du Parti unique. Il y règne comme un air de champs de course, de pari perdu. La décennie dorée est loin derrière nous, les buildings argentés sont des prisons impossibles d'accès, et la promesse du capitalisme dans lequel chacun peut vivre et prospérer au milieu d'un marché sain, respectueux des individus et à jamais florissant est démasquée. La misère est bien réelle, en bas de chez vous et des affiches d'une vie meilleure mais factice. Elle gagne du terrain, et les écarts de richesse se creusent, laissant apparaître une division nette et profonde de la société, la partie qui profite et celle qu'on peut exploiter. Les images des rassemblements de 2019 et 2020 m'émeuvent, me touchent profondément. Ce peuple qui a conscience de lui-même, pas en tant que peuple, mais parce qu'on lui porte atteinte, qui manifeste par souci de survie de son droit à être et se réunir. Connaître l'issue de ces manifestations qui verront des morts, des centaines de blessés, des milliers d'arrestations a quelque chose de terrible. Ne plus croire en son pays en est déjà une. Mais savoir que partout ailleurs ces opérations donneront les mêmes résultats et donc un bafouement systématique du contrat social est enrageant.
Que puis-je ajouter à ce bref portrait de Hong Kong ? C'était intéressant d'y passer mais elle souffre pour moi de la comparaison avec Taiwan qui, malgré le climat humide et insupportablement chaud, était aussi terriblement sympathique et attachante, en plus de posséder une nature incroyable et son indépendance. C'est toujours enrichissant de voir en vrai ce qu'on imagine d'une ville, son décor, et se rendre compte de ses six dimensions : les 3 premières vous les connaissez tous, la quatrième c'est le son, la cinquième ses odeurs et la sixième ce sont ses habitants. J'espère que ces quelques photos illustreront ce que je donne à en lire et vous souhaite une bonne continuation.